Rechercher & Coordonnées en bref
Lycée Général et Technologique Elie Vinet - 7 avenue Pierre Mendès France 16300 Barbezieux Saint Hilaire - Téléphone : 05.45.78.17.27
Vous êtes ici :

Tant de vies se sont arrêtées là-bas, par Oryane

Tant de vies se sont arrêtées là-bas, par Oryane

 

 

 

                     Tant de vies se sont arrêtées là-bas

 

     

Sur les traces de la première guerre mondiale, le ressenti d'une lycéenne.

 

      Nous sommes partis très tôt le matin et après neuf heures de bus nous sommes finalement arrivés à Rethondes. Nous avons pu y visiter un musée et essayer différents uniformes de soldats français, allemands, australiens ainsi que leurs armes et leurs casques. Nous avons également pu manipuler leurs objets du quotidien : gamelle, rasoir, pelle... Je crois que c'est là qu'on a réellement commencé à prendre conscience du poids de ces objets, les fusils sont vraiment lourds et si on leur ajoute l'uniforme ainsi que quelques contretemps météorologiques ça devait vite être un calvaire.

      Le lendemain nous avons visité des cimetières militaires... c'est ce que je redoutais le plus et à juste titre. J'y ai versé mes premières larmes du voyage. C'est très frappant le nombre de cimetières au kilomètre, le nombre de nationalités représentées, toutes religions confondues. Si l'on réalise qu'une croix est égale à une vie tombée, sans compter les fosses communes... c'est énorme. J'étais à la fois triste mais touchée par l'entretien: tout est parfaitement aligné et propre, même cent ans plus tard. C'est une belle preuve de respect et d'attachement. Personnellement je trouve dommage que ces hommes soient enterrés entreeux en tant que soldats et pas en tant que père, mari, frère ou fils là où ils ont vécu.

      La seconde visite de la journée était le parc des Terre-neuviens... et là non plus je ne me sentais pas bien. De voir tous ces trous d'obus, ces barbelés, des tranchées m'a bouleversée. J'étais pâle et j'avais envie de vomir d'imaginer que je marchais sur les pas de soldats qui vivaient à cet endroit même un enfer, qui y ont laissé leur vie. Je me suis fait la réflexion que le no man's land était très réduit, chose à laquelle on ne fait pas attention dans les livres d'Histoire. L'angoisse pour les soldats devait en être que plus importante...

      Notre guide canadienne nous a aussi expliqué pourquoi les tranchées étaient si étroites et sinueuses; afin d'éviter les tirs en enfilade, très astucieux. Je pense que si j'étais si mal sur les lieux c'est que je ne voyais pas la même chose que les autres: eux n'arrivaient pas à retranscrire la scène puisque la nature a repris ses droits, que tout y est calme, qu'il y a un chemin tracé par des planches et une corde. Moi j'y voyais de la boue, j'y entendais des cris et des bombardements. J'y ai imaginé des centaines de casques vides, des corps et des plaques égarées. Et même en l'écrivant aujourd'hui j'en pleure encore. Ce qui a été très éloquent également c'était la grande plaque de bronze où sont notés les noms des soldats tombés sous les balles adverses. La répétition des mêmes patronymes quatre, cinq, six fois montre qu'il s'agissait d'hommes de la même famille, des frères, des cousins, des pères et fils, des oncles et neveux, peut-être même tout à la fois. Et puisqu'il s'agissait de bataillons de copains, pourquoi pas des amis d'enfance, des collègues, des compagnons de jeu... alors on s'imagine un soldat qui s'est engagé avec ceux qu'il aime et qui lorsque le soir il répond à l'appel, il y répond seul. Comment peut-il trouver le courage de continuer à se battre le lendemain ?

      Ensuite nous avons été au «Lochnagar crater». C'était très impressionnant et révélateur de la violence, de l'imagination tordue des hommes pour se faire du mal. On nous y a raconté la guerre des mines, comme quoi les Britanniques et les Allemands ont creusé des kilomètres et des kilomètres de tunnels sous La Boisselle, presque joints les uns aux autres, a environ seize mètres de profondeur. Et c'est là que le 1er juillet 1916 les Allemands ont fait exploser 27 tonnes de dynamite, alors je me suis imaginée des corps projetés et démembrés, puis retombant dans la fumée. Aujourd'hui, il y a un mémorial à cet endroit où les familles des soldats pour se recueillir, ou juste ceux qui veulent prouver qu'ils n'oublient pas, viennent déposer des couronnes de coquelicots absolument magnifiques et chargées d'émotions, on l'a très bien ressenti.

      Puis nous avons visité l'historial de Péronne. Malheureusement j'ai trouvé que le temps nous manquait pour apprécier pleinement ce lieu. Le dossier pédagogique à renseigner y devenait un handicap rendant la visite une course aux réponses et à la montre. C'est dommage. Mais je compte y retourner ultérieurement, sans le corps scolaire, pour y prendre le temps que ça mérite. Cependant, le petit film qui nous a été projeté était certes crû mais émouvant, notamment par les photos de famille, de mariage, de tranchées des soldats. Certaines phrases résonnent encore dans mon esprit:

«Il n'y a que du ciel que l'on voit la vérité, tout y est calme, beau, paisible.

De là-haut il n'y a plus de guerre, plus de politique, plus de mensonge,

plus de violence, plus rien... mais il n'y a plus d'hommes non plus.»

      En fin d'après-midi, nous nous sommes rendus à la salle des fêtes de Moislains. Le maire nous y attendait et nous a conté le sort du 307ème régiment d'infanterie, soit 801 Charentais partis d'Angoulême pour combattre à Moislains et morts peu de temps après leur arrivée, pris au piège par les mitraillettes allemandes. Le maire, M. Carpentier, a souvent répété que Moislains et la Charente étaient «liés par le sang» ; mais aussi par la terre puisqu'il y a là-bas un cimetière réservé à nos combattants Charentais, à nos aïeuls, où les terres des deux régions sont mêlées dans une urne renouvelée tous les dix ans. C'est très émouvant qu'ils aient un tel hommage.

      Je me suis tout de même sentie un peu gênée de savoir que cela fait cent ans que Moislains se sent uni à la Charente alors que jusqu'à ce jour j'ignorais totalement l'existence de cette ville et cette partie de notre histoire régionale, non-mentionnée dans nos manuels d'Histoire. Dans le cimetière, je me souviens qu'une amie m'a dit que si l'on réfléchissait bien, compte-tenu de la position des corps, nous leur marchions dessus. Et je lui ai répondu que si l'on réfléchissait bien, où que l'on pose le pied dans cette région, on marchait sur des centaines de corps... c'est funèbre et accablant. M. le maire nous a ensuite mené dans un bois, ce qui a fortement fait protester plusieurs de mes camarades à cause de la boue sur les chaussures. De la boue, ça se lave. Puis ce n'est rien comparé aux conditions de la guerre, j'ai trouvé cette réaction puérile. Quoi qu'il en soit, nous avons marché sur les traces des soldats du 307ème R.I et nous avons vu l'endroit où ils sont tombés, encerclés par les Allemands, bien cachés dans un contre-bas lui-même dissimulé derrière les arbres. C'est là que j'ai réalisé toute la stratégie et la difficulté du lieu. Enfin, le secrétaire général de la Mémoire (il me semble), nous a remis une bougie commémorative qu'il nous a chargé d'allumer le 11 novembre ; et il peut compter sur moi.

      Le dernier jour était le plus sportif. En premier lieu nous avons visité «la caverne du dragon» qui, malgré qu'il n'y avait pas de dragon reste un des lieux qui m'a le plus marqué et le plus instruit. Je ne restituerais pas ce qu'on y a vu et appris mais ça mériterait réellement d'y retourner pour que les terminales de l'an prochain aient aussi accès à ces informations. Durant le parcours, notre guide (qui d'ailleurs était géniale, merci Valentine) nous a raconté une anecdote qui m'a fait enragé. Les Français, à bout de force et de nourriture, auraient voulu faire une trêve un moment donné. Ils auraient alors envoyé le peu qu'ils leur restait, à savoir des cigarettes, dans les tranchées allemandes. Geste auquel les Allemands auraient répondu en brandissant des poulets rôtis, signifiant que eux étaient bien nourris, et le poulet renvoyant au coq, emblème de la France. Nous avons ensuite suivi la guide sur une partie du Chemin des Dames et dans l'ancien village de Craonne, entièrement détruit par les obus.

      C'était très frappant, il ne restait des maisons que leur grille de cave. Il ne restait rien, le terrain est complètement déformé par les cratères. C'est difficile de s'imaginer un village, des commerces, des lieux de loisirs là où on croirait être dans une forêt. Nous avons marché jusqu'au plateau de Californie. Les plus courageux sont montés au sommet de l'observatoire. Personnellement je suis resté en bas et j'ai lu les panneaux. Les photos avant-après font froid dans le dos. Puis Valentine nous a parlé des mutineries liés à la prise de conscience des soldats des erreurs du gouvernement lors du changement Nivelle-Pétain ainsi que des 950 «fusillés pour l'exemple». «Fusillé pour l'exemple» ; quelle barbarie... elle a pris l'exemple du film Le Pantalon Rouge, tiré d'une histoire vraie. Un soldat fusillé pour «non-obéissance aux ordres sous l'attaque ennemie», il avait simplement refusé de porter le pantalon d'un de ses camarades morts... c'est vraiment révoltant.

      Puis nous avons repris le bus et nous sommes rentrés en Charente. Je me suis rendue compte là-bas que même après cent ans, la mémoire est difficile. Même pour moi qui n'était même pas née au moment de la guerre, qui n'a pas vécue le calvaire des soldats ou même de leur proches. Je suis profondément bouleversée par ce que j'ai vu, entendu et appris durant ce voyage, qui était bien plus instructif que trois ans de cours magistraux. Dans les manuels scolaires, on nous enseigne des faits, des événements, des dates, des nombres... pas la douleur des familles. Regarder une photographie n'est pas comparable au fait de marcher sur le lieu, au fait de voir toutes ces croix britanniques, françaises, allemandes, russes, qui reposent à quelques kilomètres les unes des autres ; au fait d'entendre les histoires locales. On se rend vraiment compte ici de la violence et de la bêtise des hommes qui inventent, qui mettent au point, qui perfectionnent des armes toujours plus destructrices et meurtrières dans le but de s'anéantir. Tant de vies se sont arrêtées là-bas : des soldats bien sûr mais aussi des mères, des pères, des veuves, des orphelins... et au nom de quoi ? Je rend hommage à toutes ces pertes, qu'elles soient Alliées ou Allemandes car un homme est un homme, une vie est une vie et rien ne méritait un tel massacre, un tel abattoir.

      Je remercie sincèrement le club histoire pour nous avoir permis de faire ce voyage et sans qui je n'aurais sans doute jamais mis les pieds là-bas. J'y retournerai plus tard, pour que la future génération n'oublie pas elle non plus... car oublier serait déshonorer tous ceux qui ont soufferts et permettre que de telles horreurs se rééditent comme ce fut le cas avec la Seconde Guerre Mondiale.

Merci.                                                                                             Oryane, élève de Terminale ES